Marco Zehe, Mozilla : « augmenter l’accessibilité du Web tout en offrant aux utilisateurs une meilleure expérience »

Marco Zehe, Mozilla : « augmenter l’accessibilité du Web tout en offrant aux utilisateurs une meilleure expérience »

Rencontre avec Marco Zehe, Ingénieur AQ Accessibilité chez Mozilla.

L’accessibilité est un sujet trop peu souvent traité, et pourtant indispensable pour favoriser l’usage des sites et services web aux personnes souffrant de handicap. A l’occasion de la sortie de Firefox 70, Mozilla s’est illustré en proposant un ensemble d’outils et de fonctions dédiés aux développeurs afin de les aider à tester l’accessibilité de leur site et à corriger les principaux problèmes. Mozilla s’engage également plus globalement sur le sujet, notamment à travers la communauté A11y. Alors qu’une directive de l’Union européenne va rendre l’accessibilité des sites Internet du secteur public obligatoire d’ici septembre 2020, nous avons échangé avec Marco Zehe, Ingénieur AQ Accessibilité chez Mozilla, sur la notion d’accessibilité et sur les actions menées par la fondation en sa faveur.

L’accessibilité est un sujet important dont on parle peu. Où en sommes-nous sur ce sujet ? Est-on vraiment meilleurs en matière d’accessibilité qu’il y a quelques années ?

Les principaux systèmes d’exploitation, qu’ils soient mobiles ou fixes, ont fortement évolué cette dernière décennie. Ils se sont dotés d’un ensemble standard de fonctions d’accessibilité permettant aux développeurs de créer facilement des applications accessibles aux personnes en situation de handicap. Une évolution qui a autant touché les APIs intégrées dans les systèmes d’exploitation que les navigateurs web. Ainsi, plus on intègre d’éléments standards, plus une page web ou une application devient inclusive.

En revanche, la popularité croissante des structures de langages de programmation tel que JavaScript dans le développement web a conduit à rendre moins accessible l’expérience utilisateur pour beaucoup. En effet, ces bibliothèques de composants linguistiques n’utilisent pas toujours des composants d’accessibilité standards. C’est d’ailleurs l’une des explications au résultat du récent sondage WebAIM conduit auprès des utilisateurs de lecteurs d’écran qui souligne que le Web est devenu moins accessible au cours des dernières années. Bien que le déclin de l’utilisation de langages tels que Flash ou d’applications comme Java aient permis l’augmentation du taux d’accessibilité, ce taux est à nouveau en perte de vitesse du fait de l’utilisation de structures JavaScript non-conformes aux normes HTML et principalement destinées aux utilisateurs de souris. Les nombreux problèmes récurrents comme l’absence de légendes des fonctions graphiques ou de contrôle, les comportements de mise au point incorrects ou inexistants pour les utilisateurs de clavier, ainsi que les problèmes de contraste des couleurs affectant les malvoyants ou les personnes âgées, bien que anciens, sont encore fréquents. Ainsi, en mettant à disposition des outils pour aider à résoudre certains de ces problèmes, Mozilla a pour volonté d’augmenter l’accessibilité du Web tout en offrant aux utilisateurs une meilleure expérience en ligne.

À l’occasion de Firefox 70, Mozilla a sorti un ensemble d’outils et de fonctionnalités appelés inspecteur d’accessibilité. En quoi cela consiste-t-il ? Qu’est-ce que cela va permettre ?

L’inspecteur d’accessibilité est un ensemble d’outils et de fonctions utiles présents dans le navigateur Firefox qui permet aux propriétaires et aux développeurs de sites web de tester le niveau d’accessibilité de leurs sites et de résoudre les problèmes les plus courants. Par exemple, le nouvel outil « simulateur de déficience de la vision en couleur » qui simule sept types de déficiences de la vision des couleurs, également connu sous le nom de daltonisme, permet aux développeurs de voir une approximation proche de la façon dont quelqu’un avec une de ces déficiences verrait sa page.

Enfin, l’inspecteur d’accessibilité permet de vérifier les problèmes courants de navigation du clavier et de mise au point de la vision, un problème courant d’accessibilité à Internet pour de nombreux internautes. Les légendes textuelles, par exemples pour les icônes, les images ou d’autres éléments essentiels d’un site web, et le contraste entre texte et arrière-plan sont des facteurs supplémentaires qui sont traités dans les lignes directrices 2.1 pour l’accessibilité des contenus web. Notre inspecteur d’accessibilité aide à corriger cela.

Crédit : Mozilla

Plus globalement, comment Mozilla agit en faveur de l’accessibilité ?

Mozilla a, depuis toujours, promu l’accessibilité sur le Web. Nous avons une communauté dévouée, composée de centaines de bénévoles passionnés, ayant des besoins spécifiques en terme d’accessibilité au Web, qui s’appellent la communauté A11y. Pour la petite histoire, A11y est un numéronyme web largement reconnu qui fait référence à l’interaction homme-machine, en particulier à l’accessibilité du Web chez les personnes en situation de handicap.

Certains membres de notre communauté A11y ont divers degrés de déficience visuelle, certains sont non-voyants et d’autres ont des déficiences motrices, ce qui peut rendre difficile la réalisation des tâches quotidiennes en ligne. L’équipe Firefox A11y de Mozilla se consacre à l’ensemble de l’écosystème de l’accessibilité web, allant de l’influence des normes web auprès du W3C, l’implémentation de navigateurs et l’évangélisation, à la collaboration avec, et au soutien des, technologies d’assistance.

Pensez-vous que la problématique de l’accessibilité soit traitée à sa juste valeur actuellement par les acteurs majeurs de l’Internet ?

L’accessibilité commence à arriver sur le devant de la scène. Elle fait son chemin dans les mentalités. Surtout, depuis que de grandes entreprises comme Apple, Google et Microsoft ont commencé à inclure des fonctions d’accessibilité telles que : les logiciels de lecture d’écran pour les non-voyants, le zoom et les fonctions de contraste et de typographie pour les malvoyants, ou encore le sous-titrage et le support aux aides auditives pour les malentendants. L’accessibilité a réussi à sortir du créneau des entreprises tech spécialisées dans l’assistance. Sans qu’il soit nécessaire d’installer un logiciel supplémentaire, il est plus facile pour les personnes ne souffrant pas de handicap d’essayer ces fonctions pour se faire une idée de ce que pourrait être l’utilisation de leur appareil si un jour elles devaient être en situation de handicap.

Mais il reste tant à faire, notamment pour aider les développeurs d’applications ou de sites web à faire les bons choix lors de la conception et de la mise en œuvre de leurs interfaces utilisateurs. C’est pourquoi la conception d’applicatiosn plus inclusives doit être au cœur de l’enseignement supérieur, d’autant plus que de nos jours, la plupart des appareils incluent des outils appropriés. D’ici 2050, près d’un quart de la population aura plus de 60 ans. Les étudiants doivent donc être informés le plus tôt possible des besoins des populations cibles pour lesquelles ils développeront des logiciels durant la majorité de leur carrière professionnelle. Tous les acteurs importants de l’industrie doivent donc s’efforcer de contribuer à ces efforts, afin que l’accessibilité fasse partie des phases initiales du développement des produits et ne soit pas uniquement bricolé après coup dans le seul but de respecter la loi.

Qu’est-ce qui pourrait être fait pour rendre les technologies d’aide à l’accessibilité plus performantes et plus communes ?

L’amélioration de l’accessibilité n’est pas la seule responsabilité des personnes qui utilisent des technologies d’assistance. Il s’agit toujours d’un contrat entre les instances de normalisation qui définissent les protocoles interopérables, les agents utilisateur comme les navigateurs web qui s’assurent que ces normes sont correctement interprétées, les développeurs qui définissent les interfaces utilisateur pour adhérer à ces normes de façon à ce que les agents utilisateurs puissent traduire ces ordres de la bonne façon, et enfin les technologies d’assistance qui interprètent le résultat pour l’internaute qui requiert l’accessibilité. Plus ce contrat est rempli par toutes les parties, plus le résultat pour l’utilisateur final peut être efficace et innovant.

Une directive de l’Union européenne va rendre l’accessibilité des sites Internet du secteur public obligatoire d’ici septembre 2020. Est-ce que cela peut servir de moteur à une prise de conscience plus importante sur le sujet ?

Nous avons été très heureux de voir la transposition en droit national de la directive européenne sur l’accessibilité des sites web du secteur public et des applications mobiles dès l’année dernière. Cependant, cela ne peut être qu’un premier pas. Afin que chaque internaute dans l’Union Européenne et au-delà puisse avoir une bonne expérience en ligne, cette directive devra être étendue pour s’appliquer à toutes les offres web et à toutes les applications offrant des services aux internautes. Les mêmes principes juridiques s’appliquant à l’accessibilité aux logements pour les personnes en situation de handicap devrait s’appliquer aux offres numériques. L’accessibilité est un droit de l’homme et non une marchandise. C’est un enjeu sociétal majeur et un droit universel.